ULYSSE ROUX (1879-1957), L’AMBITION BRISÉE D’UN HOMME DE PROGRÈS








Laurent Jaquot, association  « Sauvegarde du Patrimoine romanais-péagois »

En 1908, commence l'ascension d'un homme dont l'avenir semble prometteur: il a 29 ans, se nomme Ulysse Roux et prend la direction de l'une des principales entreprises de Romans, la tannerie « Veuve Ulysse Roux », établie avenue Duchesne (1). Héritier d'une dynastie de tanneurs, Ulysse avait perdu, en 1897, son père, également dénommé Ulysse; depuis, sa mère, Jeanne Mirabel-Chambaud dirigeait la tannerie. Sa nomination à la tête de l'entreprise familiale va permettre à l'ambitieux romanais de commencer une vie publique au triple profil : le développement économique de son entreprise, des ambitions politiques, la foi dans le progrès social ; son projet de création d'une cité-ouvrière en fait l'un des précurseurs dans notre région. Ce seront 10 ans d'une étonnante ascension avant une chute fatale au début de l'année 1921.


Chapitre 1 - La prospérité des Tanneries Ulysse Roux. au début du XXè siècle

Dans cette première décennie du XXe, la tannerie créée un siècle auparavant par Joseph-François Roux est prospère malgré la scission opérée en 1896 qui aboutit à la coexistence entre la tannerie d'Émile Roux et celle de son frère, Ulysse père. Entre 1905 et 1910, le chiffre d'affaires de cette dernière avait doublé pour atteindre près de 2 000 000 francs (2). En 1910, l'entreprise modifie son cadre juridique. Le 20 juillet, se réunit l'assemblée constitutive de la société « Ulysse Roux et Cie, Tanneries romanaise », société en commandite par action (3) au capital de 1 400 000 francs réparti en actions de 500 francs dont 900 sont attribués à Ulysse, 900 à sa mère, la « veuve Ulysse Roux », et 900, à sa sœur, Germaine, épouse de Rambert George. Le capital est rapidement porté à 1 690 000 francs (24).

L'assemblée nomme Ulysse gérant de la société avec un traitement annuel de 9 000 francs et « 30% sur les bénéfices » qui avait dépassé 85 000 francs en 1909. Ces émoluments et avantages de gérance sont  « conformes à ce qui se pratique couramment dans les sociétés d'importance semblable à la vôtre, ils sont d'ailleurs entièrement justifiés par le travail fourni par le gérant et les augmentations apportées à l'affaire depuis que M. Ulysse Roux a assumé la direction de la Maison Vve Ulysse Roux et Cie. (4). A l'époque, le salaire annuel d'un domestique nourri est d'environ 425 francs, d'un instituteur de 2 200 francs, d'un professeur de fac 15 000 francs. Le salaire journalier des ouvriers de la chaussure est d'environ 5 francs.

Les récompenses aux expositions se succèdent: Bruxelles en 1910, hors concours, membre du jury ; Turin, en 1911, Gand, en 1913, grand prix; Lyon, en 1914, hors concours, vice-président du jury ; San Francisco, en 1915, hors concours; Casablanca, en 1915, grand prix (24.)

Au début de l'été 1914, la société « Ulysse Roux et Cie » fait l'acquisition des « Tanneries Bienvenu aînés » à Châteaurenault, dans l'Indre-et-Loire (24).


Chapitre 2 - A la veille de la Première Guerre mondiale, l’engagement politique et social d’Ulysse Roux

La notoriété de l'entreprise familiale ouvre à Ulysse, à partir de 1910, les portes d'une vie sociale active et sa volonté de devenir un homme public est manifeste dès cette période. Cette frénésie de développement économique pour l'entreprise familiale révèle les ambitions d'un homme qui dès l'âge de 18 ans, si on l'en croit (25) avait pris conscience des grands bouleversements économiques de son temps et discerné les innovations à apporter pour les surmonter. Ulysse Roux part alors apprendre son métier à l'école de tannerie de Freiberg, en Saxe, où il reste jusqu'en 1899 (25). Il prend conscience de l'avance allemande dans l'enseignement professionnel et scientifique et présente aux Français cette école comme un modèle à suivre (25) C'est aussi cette année-là, qu'il épouse une jeune allemande Marguerite Lieber.


« Notre siècle a été surtout le siècle du progrès industriel; les luttes économiques entre les peuples ont remplacé, en partie du moins, les luttes sanglantes. Le peuple de l'avenir, le peuple destiné à jouer un rôle prépondérant dans le monde est celui qui donnera le plus grand essor à son commerce et le plus grand perfectionnement à son industrie, celui dont les productions  seront  les  plus considérables et le plus facilement écoulées. Il y cinquante ans, la plupart des industries n'étaient basées que sur la routine et n'avaient pas de méthodes scientifiques; il n'en est plus de même aujourd'hui et depuis quelques années les arts industriels, la chimie industrielle surtout ont fait des progrès incontestables. Il est donc de première nécessité pour les jeunes gens se destinant à la direction d'une industrie, d'étudier, tout en se familiarisant avec la partie technique et pratique, les méthodes scientifiques sur lesquelles elle est basée.

Un pays doit donc s'appliquer à fonder des écoles professionnelles dans le but de former une armée d'industriels  capables de développer et d'améliorer l'industrie nationale. A ce point de vue l'étranger nous a devancés :  de nombreuses écoles pratiques ont été fondées en Amérique, en Angleterre et en Allemagne. En France, on a fait déjà de grands efforts favorisés par le gouvernement, des syndicats, des Chambres de Commerce ont déjà pris d'heureuses initiatives. Le syndicat général des Cuirs et Peaux de Paris a rendu un réel service à la Tannerie Française par la création de l'école de tannerie de Lyon. L 'industrie de la tannerie est dans une période de transformation. Au moment de la création d'une école de tannerie en France, il est intéressant d'étudier le fonctionnement des écoles de tannerie étrangères. Parmi ces écoles [...] est l'école de la Tannerie allemande de Freiberg en Saxe [fondée en 1889.] L'école a vu chaque année augmenter le nombre des élèves; beaucoup d'étranger de toutes les parties du monde y sont venus compléter leur instruction en tannerie. [...] Dans toute école de tannerie, la partie la plus importante du programme est, avec la chimie expérimentale, le travail pratique.

[...] L'idéal serait une école de tannerie réunissant les avantages de celle de Lyon et celle de Freiberg. L'école que je proposerais comme École modèle comprendrait deux sections bien distinctes: la première se composerai de jeunes gens instruits, fils de patrons-tanneurs, ou en tout cas se destinant à la direction d'une tannerie. La seconde comprendrait des ouvriers jeunes et intelligents, de futurs contremaîtres, désirant augmenter leur instruction générale et apprendre quelques notions de la partie scientifique de leur métier. A cette école, on adjoindrait une tannerie d'une certaine importance. Les élèves de la seconde section dont l'instruction devrait être gratuite, suivraient des cours élémentaires et travailleraient à l'usine une partie de la journée. Ils aideraient les ouvriers appointés, ce qui diminuerait les frais de main d'oeuvre et en  même temps se perfectionneraient dans leur métier .

[...] On aurait besoin, cela va sans dire, de capitaux considérables. Mais pourquoi l'Etat n'interviendrait-il pas et ne donnerait-il pas une forte subvention à une école de ce genre ? Ce serait d'abord une oeuvre démocratique d'instruire gratuitement de jeunes et intelligents ouvriers et de les aider à se créer une situation. La fondation d'écoles de ce genre, non seulement pour la tannerie, mais pour les autres corps de métiers serait une grande force pour l'industrie nationale. Ce ne serait pas du reste une innovation. L'Amérique possède déjà comme écoles professionnelles de véritables usines et comme écoles de commerce des maisons de banque.

[...] Les trois mois que j' ai passés à la tannerie Müller à Deuben m'ont appris le côté pratique du métier de  tanneur [...] L'étude des langues contribue beaucoup au développement intellectuel et elle est particulièrement utile dans le commerce. Les voyages et surtout les voyages en pays étrangers développent, instruisent et forment la jeunesse , c'est une véritable école de vie qui ouvre les idées et détruit bien des préjugés. [....] Les habitants [de Freiberg] sont particulièrement aimables et hospitaliers; les étrangers, les Français surtout y sont parfaitement bien reçus. [...] Pour l'étude de l'allemand on a à sa disposition un excellent professeur M. Adolphe Heerklotz [...], je ne peux que me féliciter de mes relations avec lui  et je l'y ai reconnu une qualité que je trouve bien appréciable, celle de beaucoup aimer les Français.

Ces considérations sur l'utilité des voyages en pays étrangers me rappellent le discours prononcé en 1897 au banquet de la Chambre de Commerce de la Drôme par le président Félix Faure. Le premier de ses conseils fut celui de voyager à l'étranger, de s'initier aux méthodes et aux moeurs commerciales des pays voisins, de nous défendre de la concurrence qui augmente chaque jour et pour reprendre ses propres paroles (( de leur reprendre les clients qu'ils nous ont arrachés ».

Ulysse Roux. le 28 avril 1900, Notice sur l'école de tannerie de Freiberg (Saxe), par Ulysse Roux, ancien élève de cette école, membre du comité du Syndicat des Cuirs et Peaux de France, Romans, 1900, Imprimerie et Librairie Ph. Boyer et Valencony. 25 


Sa première action importante de notable est, en juillet 1910, sa nomination au jury de l'exposition de Bruxelles. Le 30 juillet, une « fête ouvrière » rassemble patron, employés et ouvriers dans la tannerie,  avenue Duchesne, le contre-maître, M. Vicat, présente à Ulysse Roux « les félicitations de son personnel [...]  Avant de trinquer, Monsieur Ulysse Roux remercie et appelle de tous ses voeux la persistance de cette confiance réciproque qui seul permet la prospérité commune en faisant les bonnes Maisons ». Ulysse Roux  fait à cette occasion un don de 500 francs au bureau de bienfaisance de la ville (5). En juin 1912, il est membre de la Chambre de Commerce mais ne dédaigne pas les fonctions honorifiques qui le rapproche de   la population romanaise et le hisse au niveau des grands notables romanais comme Édouard Premier,en 1913, il est vice-président d'honneur du comité d'organisation du championnat fédéral de boules.


Il n'est pas le premier de sa famille à s'engager dans le combat politique Son oncle, Eugène Servan  (1823-1876), qui avait participé à la direction de la tannerie entre 1856 et 1876, fut un député conservateur pendant quelques mois, en 1876, jusqu'à son décès (6). Pour sa part, Ulysse Roux va choisir de rallier le parti radical-socialiste, il est membre du « Cercle Républicain » et adhère au « Comité Républicain du Commerce, de l'Industrie et de l'Agriculture », organisations présidées par le sénateur Mascuraud.(a) En  1913, il est déjà bien introduit auprès des radicaux-socialistes de Lyon et de leur leader, le sénateur Édouard Herriot. Le 16 novembre 1913, Herriot vient à Romans animer une conférence au bénéfice de« l'Association Polytechnique », Ulysse Roux est le premier à s'inscrire au banquet de midi, proposé à l'Hôtel de l'Europe (7).

En mai 1914, Ulysse Roux est «président de classe » à l'Exposition internationale urbaine de Lyon. C'est à cette occasion qu'il va exposer son programme social accès sur les cités-ouvrières : « [....], le sénateur Herriot, maire de Lyon, a exposé la genèse de la grande manifestation (qui convie) l'univers pour lui   enseigner ce que doivent être la « Vie collective » et la « Cité moderne ». A chaque moment de sa vie, l'homme a besoin d'être protégé, instruit, dirigé [...], la société doit se faire un devoir de le mettre à l'abri du besoin et de lui permettre de mourir en paix. Tels sont les problèmes qui se présentent à la sagacité des administrations municipales [...]- Nombreux sont les cas particuliers dont l'importance reste trop souvent méconnue. Citerons-nous la question des habitations à bon marché: la nécessité ne se fait-elle pas plus évidente chaque jour de donner à l'ouvrier une demeure plus confortable et plus hygiénique ? C'est une des armes les plus efficaces contre les deux fléaux qui déciment l'humanité, l'alcoolisme et la tuberculose. [...] C'est l'intérêt général venant à l'aide de l'intérêt privé, c'est la collectivité donnant à l'individu plus de bien-être » (8).

Ulysse Roux reprend ce qui est alors, en France, l'une des grandes préoccupations sociales mais qui commence à peine à être mis en oeuvre. En effet, la loi Ribot du 10 avril 1908 avait créé les sociétés de   Crédit immobilier dans le but de favoriser l'accession à la petite propriété. Le 23 novembre 1912, la loi Bonnevay autorise les communes à créer des Offices publics d'Habitat à Bon Marché.

A Romans, c'est la Caisse d'Epargne qui, la première, a fait construire des « habitations-ouvrières » : « on sait que la Caisse d'Epargne a .fait édifier dans le voisinage de la villa St-Georges, résidence du colonel du 75é Régiment d Infanterie. des habitations ouvrières à bon marché » (9). « Pour des logements. ouvriers - la caisse d.'Epargne de Romans et Bourg-de-Péage serait disposée à contribuer pécuniairement à la constitution d'une société. en voie de formation ou plus exactement en projet à Valence pour l'édification de logements ouvriers [...] Jusqu .à ce jour. les tentatives d'une législation protectrice n'ont donné que des résultats insuffisants. L initiative des sociétés de  «maisons à bon marché » date de 1900: depuis cette époque plusieurs lois sont intervenues. Pourtant il n y a guère en France que 300 sociétés et elles n'ont encore pu offrir un gîte salubre à plus de 30000 personnes » (10).


Chapitre 3- La Première Guerre mondiale. Ulysse Roux et l'effort de Guerre 

La Première Guerre mondiale oblige Ulysse Roux à suspendre ses projets sociaux; son ambition politique est également stoppée, faute d'élection, et cela jusqu'en en novembre 1919.

C'est donc dans les activités économiques qu'Ulysse Roux consacre toute son énergie, il est secondé par son beau-frère, Rambert George. L'entreprise travaille pour l'armée et poursuit son développement: le 1er   juin 1919 (26), elle prend le nom de « Manufactures Françaises Réunies ». Cependant la guerre mobilise les hommes. Ceux qui bénéficient d'un sursis doivent également partir (24). En août 1918, Ulysse Roux joue de ses influences auprès de son ami, le sénateur Mascuraud: « [...] notre usine de Châteaurenault est désorganisée et nous sommes sur le point de la fermer». Il le fait intervenir pour que « Leymonie, son  directeur de Chateaurenault bénéficie d'un nouveau sursis qui se termine le 31 août » (24).

La mobilisation des ouvriers-tanneurs nécessitent de pallier leur absence. Ulysse Roux choisit de former des prisonniers allemands en espérant les garder, il doit alors s'opposer aux services de l'intendance, s'attirant alors l'animosité de ses confrères. En juillet 1918, Ulysse Roux demande de nouveau au sénateur Mascuraud d'intervenir: « nous avons une équipe de 24 prisonniers que nous avons formé nous-mêmes et  qui sont devenus spécialistes en faisant ainsi dire leur apprentissage à nos dépens ,. et c'est précisément au moment où nous sommes en droit de compter sur les services que nous recevons l'ordre de mettre 12   d'entre eux à la disposition de la maison Cara de Romans. C'est une mesure très grave, susceptible de nous causer un préjudice sérieux et de réduire énormément notre fabrication réservée presque entièrement à la défense nationale. Notre maison est, vous le savez la plus importante de la place et celle dont la production présente le pourcentage le plus fort d'articles convenant à la défense nationale. Aussi, nous ne pouvons pas nous expliquer comment on a pu prendre une telle décision qui nous défavorise d'une façon si considérable. J'ai télégraphie directement à monsieur le sous-secrétaire d'état à la justice militaire de vouloir bien surseoir à cette mesure et je vous serais très obligé, mon cher sénateur, de bien vouloir intervenir en notre faveur » (24)


En 1918, l'entreprise participe à la Foire de Lyon et publie un article dans la « Revue Universelle » qui souligne le développement des activités qui résulte de l'effort de guerre. (24)

« La société Ulysse Roux et cie remplit un devoir patriotique de tout premier ordre, en participant cette année à la .foire de Lyon. En effet, I'importance toujours croissante de ses établissements la place désormais au premier rang de la grande industrie française de la tannerie. A l 'heure où notre pays fait appel à toutes ses forces vives pour assurer son existence économique et pour lutter sur tous les terrains, contre les ennemis implacables, il est réconfortant de voir de grandes maisons comme celle-ci prendre rang à l'avant-garde, pour la lutte prochaine. [...] Elle a ajouté à sa fabrication de cuirs lissés pour semelle, des courroies de transmission et des cuirs industriels, celle de la trépointe pour cousu Goodyear. Depuis le début des hostilités, dans un but patriotique, et pour répondre utilement aux immenses besoins de la défense nationale, elle a joint à ces dernières .fabrications celle des cuirs à équipement militaire et des croupons empeigne. Depuis quelques mois., elle vient de créer dans son usine la fabrication du box-calf. Actuellement, elle construit une vaste usine affectée à cette .fabrication. [...] La société Ulysse Roux tient à honneur de participer au grand effort que fait la tannerie française, pour contribuer au développement économique que nous espérons tous, dans l'après-guerre, en .fournissant à l'industrie française un article qui, pour la plus grande partie nous était autrefois importé        d 'Allemagne [...] » .


Chapitre 4 - 1919-1920 : la paix. les projets . la politique


A - Un homme de réseaux

Même si la guerre le prive d'élections, Ulysse Roux élargit ses relations avec les notables radicaux-socialistes qui dirigent la France. Il fait notamment intervenir, à plusieurs reprises, le sénateur Mascuraud, notamment en 1918 pour obtenir un sursis pour le directeur de la tannerie de Châteaurenault, appuyer sa candidature comme administrateur à la succursale de la Banque de France à Valence, ou conserver des prisonniers allemands affectés à la tannerie. Dans ce dernier cas, Ulysse Roux signale au sénateur: {« J'ai télégraphié directement à monsieur le sous-secrétaire d'état à la justice militaire de vouloir bien surseoir à cette mesure et je vous serais très obligé de bien vouloir intervenir en notre faveur » . Georges Mandel est saisi du problème (24).

Ces relations haut-placées lui valent d'être invité avec son épouse à la réception qui suit la signature du traité de paix à Versailles en juin 1919. Dans le cadre du « Comité Républicain de l'industrie, du Commerce et de l'Agriculture » , il réfléchit « à l'organisation générale de l'industrie du cuir pour la période actuelle et pour l'après-guerre » qui « présente au point de vue de la prospérité économique du pays un intérêt de premier ordre » . (24 )

A travers des documents qui sont de véritables indices sur la psychologie du personnage, nous découvrons un homme ambitieux qui visent les hautes sphères pour lui-même, imbu de sa personne qui estime mériter tout naturellement de hautes fonctions. C'est ce que laisse deviner, cette lettre datée du 25 mai 1918 et adressé l'inévitable sénateur Mascuraud : « J'ai l'avantage de vous apprendre qu'actuellement plusieurs vacances dans les postes de censeurs et d'administrateurs à la succursale de la Banque de France à Valence. Je serais tout disposé à poser ma candidature étant donnée l'importance de notre société a prise et le rôle que mon père lui-même a joué, durant une vingtaine d'année, comme administrateur de cet établissement. Je vous serais très reconnaissant de bien vouloir user de votre haute influence et d'appuyer ma candidature à cette fonction ». (24)

Ulysse Roux se prépare à une candidature. Ses actes donnent de lui un homme attentif au bien-être de ses concitoyens: en janvier, il accorde un don de 500 francs à la Bibliothèque communale; en août, il souscrit pour 773 francs pour le dispensaire antituberculeux (11). En juillet, il préside la distribution des prix à École Pratique au titre de « président du comité d'initiative économique de la Drôme, membre du conseil de perfectionnement de l'Ecole, délégué du ministre du Commerce et de l'Industrie » : « à maintes reprises, son discours fut chaleureusement ponctué d'applaudissements. Quand M. Ulysse Roux rappela la juste définition de Cobden: « le capital est du travail accumulé, et le travail est du capital en germe » . c'est finalement une véritable ovation qui fut faite à M. Ulysse Roux dont la parole expressive et nette donna plus de force encore à sa péroraison. Gailly, maire conseiller-général : « il m'est particulièrement agréable, au nom de la municipalité de remercier M. Ulysse Roux d'avoir bien voulu accepter la présidence [...] à laquelle le désignait la situation considérable qu'il occupe dans l'industrie romanaise. Depuis de nombreuses années déjà, M. Ulysse Roux appartient au conseil de perfectionnernent de notre école. Il nous a donné bien souvent des preuves de l'intérêt qu'il lui porte [...] » (12).


B - Ulysse Roux au firmament

C'est cependant le projet de cité-ouvrière lancé en 1914 qu'il met en oeuvre en 1919. Les tanneries Roux avaient acquis en 1919 (?), la parcelle « B 239 » dans le quartier de la Grande Martinette, entre la route menant à St-Bardoux et le ruisseau de la Martinette. C'est une parcelle de 37 200, m2 de terre labourable, propriété d'Antoine Grand, géomètre (13). La pose de la première pierre de la cité-ouvrière des tanneries Roux, le 19 octobre, est un geste ostentatoire d'un futur candidat, nous sommes en pleine campagne. électorale pour les municipales et les cantonales. De plus, cet événement social et politique est amplement relayé, et magnifié, par l'hebdomadaire radical de Romans: Le Bonhomme Jacquemart. Ulysse Roux ne se présente pas aux élections municipales de novembre 1919 à Romans alors qu'il est « membre du comité exécutif du parti radical et radical socialiste » (27) : il y a déjà un candidat radical-socialiste, le maire, Ernest Gailly pour lequel cette pose d'une première pierre d'une cité-ouvrière ne peut que l'aider, face à son adversaire socialiste, Jules Nadi.


[A Romans], s'est déroulée une cérémonie, privée en son organisation toute d'intimité familiale, mais d'ordre public par l'assistance considérable devant laquelle elle se déroula et aussi par ses conséquences au point de vue général: nous voulons parler de la pose de la première pierre d'une des 90 maisons dont se composera la cité ouvrière des établissements Ulysse Roux et Cie. [   .] La guerre avait paralysé momentanément la réalisation de la cité qui va s'élever, au fur et à mesure des possibilités matérielles, en un quartier sain, agréable, où passe librement le plein air vivifiant et salubre, et un des plus hygiéniquement exposés de tout Romans. Un terrain immense a été acquis, dès longtemps, et c'est là que, dimanche 19 octobre, plus de 1 000 personnes ont pu assister à cette cérémonie de la pose de la première pierre. [   ]. Cérémonie à la fois émouvante et simple, au début de laquelle M. Ulysse Roux prononça les paroles que voici :

« Avant de demander à notre éminent ami, le général Voyron, Grand Croix de la Légion d'Honneur, de procéder lui-même à la pose de la première pierre de nos maisons ouvrières, je tiens à vous exprimer la grande joie que j'éprouve à nous voir réunis [...] Sans les tragiques évènement. qui ont ensanglanté notre beau pays, nos maisons ouvrières seraient déjà édifiées [...]. Le jour n'est plus éloigné maintenant où nous pourrons mettre à votre disposition, à tous, mes chers amis, des logements clairs, propres et salubres. C'est dans ce but que nous créons notre Société Coopérative d'Habitations à Bon Marché et que nous avons déjà constitué la Société de Crédit Immobilier destinée à fournir à la Coopérative l'aide .financière dont elle aura besoin. Voici en principe comme elle fonctionne. Tout membre de la Coopérative, d'abord actionnaire-locataire, deviendra automatiquement propriétaire de la maison qu'il aura choisie après un laps de temps qui n'excédera pas une vingtaine d'années. Il deviendra propriétaire par le paiement annuel, pendant une vingtaine d'années, d'un loyer d'environ 4 % du prix de la maison augmenté des charges diverses [...] La société des établissements Roux a décidé d'aider la Coopérative des HBM ,. elle le .fera en payant de ses propres deniers la totalité ou une fraction des primes d'assurances qu'aura à acquitter chaque coopérateur.. [Avantages que vous. en retirerez]. Vous avez tous, plus ou moins, éprouvé la gêne, les ennuis, les souffrances mêmes, d'avoir à vivre dans un logement souvent trop exigu et malsain parce qu'insuffisament éclairé et aéré, presque toujours dépourvu d'agrément et de confort. A l'heure où le pays a plus que jamais besoin d'encourager les familles nombreuses, le problème du logement est de ceux qui doivent recevoir la solution, à la fois la plus prompte et la plus complète [...]. Mon cher général! Au nom de la grande famille industrielle des établissements Ulysse Roux, je vous prie de bien vouloir placer et sceller de vos propres mains la première pierre de nos habitations ouvrières ». A l'issu de la cérémonie [...], un banquet de 640 couverts a été offert à tout le personnel ».

Le Bonhomme Jacquemart, jeudi 23 octobre 1919.


Ernest Gailly est battu, Jules Nadi élu maire de Romans; dans l'ambiance de victoire, il annonce qu'il se présente aux élections cantonales du 14 décembre. Ulysse Roux, prudent, choisit de ne pas l'affronter et se présente dans le canton de la Chapelle-en-Vercors. Sage décision, il est élu, « à l'unanimité », avec 839 voix sur 1094 inscrit. [...] Lundi matin, dans une auto ornée de petits drapeaux tricolores, M. Ulysse Roux quittait la Chapelle pour rentrer à Romans. Peu après son arrivée à l'usine de l'avenue Duchesne, il était informé qu'une délégation du personnel demandait à le voir. Cette délégation était aussitôt reçue. Melle Buffet, dactylo-sténo remettant un joli bouquet au nouveau conseiller général [...] » (14).


C - Son programme politique

Ulysse Roux ne doute plus alors de sa vocation. L'élection suivante est prévue le 11 janvier 1920, il s'agit des sénatoriales: Ulysse Roux peut se présenter car il vient d'atteindre l'âge minimale pour être sénateurs : 40 ans. Sa profession de foi permet de mieux cerner l'idéologie radicale dont se réclame Ulysse Roux : « membre du comité exécutif du parti radical et radical socialiste. je professe intégralement la doctrine et les principes du parti, tant au point de vue laïque et politique qu'au point de vue économique et social ». Ulysse ajoute cependant ses propres visions de la société et présente aussi une synthèse de ses pôles d'intérêt que sont l'enseignement technique et l'habitat populaire, c'est aussi un document dans lequel la satisfaction qu'il montre pour lui-même révèle bien sa personnalité.

Ses références sont Georges Clémenceau et le sénateur de la Drôme, Maurice Faure dont il reprend la pensée, pour le premier: « Disons moins, travaillons plus » ; pour le second: « que tous les républicains sincères se tendent fraternellement la main, qu'ils mettent à leur tête les meilleurs » , ce qui vaut pour lui .

Sûr de lui, il met ses titres en avant « industriel, conseiller général, président du syndicat d'élevage du Vercors, président du comité d'initiative économique de la Drôme » et de préciser « à l'heure où il ne faut rien moins que reconstruire la France, les connaissances que j'ai acquises dans la vie des affaires, pourraient être utilisées au Parlement {...] L 'heure est grave; c'est pour le pays une question de vie ou de mort de résoudre les difficultés économiques et financières si pressantes [...] pour l'âpre lutte économique qui succède déjà à la lutte gigantesque des champs de bataille, le pays doit exiger de ses élus ce sens pratique et avisé qui naît de l'expérience des affaires agricoles et industrielles. A des temps nouveaux, il faut des hommes nouveaux: C'est le devoir des vivants, c'est le voeu de nos morts glorieux, Homme de réalisation, dédaigneux de l'éloquence stérile et de tout projet qui ne se traduit pas en acte, j'appliquerai au service du Pays les méthodes de travail, les qualités de décision, qui, industriellement, m'ont conduit au succès, Ma situation personnelle suffirait à mon ambition, En me présentant à vos suffrages, je n'ai qu'un but : servir mieux encore la France et la République, et me rendre utile à tout le département ».

Le programme radical d'Ulysse Roux considère que « l'agriculture et l'industrie sont inséparables. Elles sont deux formes de la richesse nationale. Leur développement est parallèle; elles se prêtent un mutuel appui [...], la cherté de la vie tenant en partie à l'insuffisance de la production par rapport à la consommation, il faut surproduire [...] par l'amélioration des transports; par l'aménagement des canaux, cours d'eau, ports, et notamment par l'aménagement du Rhône et de l'Isère » . Ulysse Roux rappelle l'importance qu'il accorde à l'enseignement: « on assurera aussi (la surproduction), en développant l'enseignement technique et professionnel; en créant des centres d'apprentissage » .

Dans son projet social, se retrouve bien sûr son intérêt pour l'habitat populaire: « extension des offices d'habitations à bon marché et des sociétés de jardins ouvriers. Législation sévère contre les logements insalubres; lutte contre la tuberculose et les maladies contagieuses » . Cependant il ne remet pas en cause l'organisation de la société et de l'économie. Les préceptes d'Henry Ford filtre dans cette affirmation d'Ulysse Roux « on améliorera le rendement des grands services publics par la diminution du nombre des fonctionnaires, par l'augmentation de leurs traitements, en s'inspirant de cette idée que si l'on veut du bon travail, il faut le bien payer ». il prône seulement: « une collaboration franche et loyale entre patrons et ouvriers ; la participation aux bénéfices; l'extension de la capacité civile et juridique des Syndicats ; l'arbitrage obligatoire en cas de grève; assurance obligatoire sur la vie, contre la maladie et contre les accidents du travail, retraite obligatoire. C'est dans l'harmonie et la concorde que toutes les réformes doivent être réalisées. Il ne faut pas que l'ordre règne parce que la police est dans la rue, mais il faut que l'ordre règne parce que la paix est dans les consciences, par l'établissement de la justice pour tous » .

Programme social intéressant qu'Ulysse Roux n'a malheureusement pas mis en pratique dans sa propre entreprise. Le règlement intérieur qu'il a édité en 1910 lors des modifications du statut juridique de ses tannerie reflète pour le moins une pratique autoritaire de la direction d'une entreprise.

I Règlement intérieur I





1921- 1929 : la chute de l'homme' la survie du projet de cité-ouvrière


 A- Janvier 1921 : l'offensive fatale contre Ulysse Roux

L'élection sénatoriale est un échec pour Ulysse Roux, certes, sa notoriété au niveau départemental n'est pas suffisante, mais sa rapide ascension politique et économique, son ambition, suscitent dès 1919 des jalousies, des cabales, des rumeurs, bientôt la calomnie qui participeront à la chute de 1921. C'est ce que rapporte déjà le Bonhomme Jacquemart lors de l'élection cantonale de décembre 1919 : « L'élection du Vercors est de la sorte la plus belle du département. Oh! je le sais. On attribue dans ce triomphe une part à la puissance de l'argent. Je ne crains de l'écrire parce que cette injure sur la fin de la campagne a été jetée à la face des habitants du Vercors. [...] Que ceux qui ont cru pouvoir attribuer un motif de vénalité à la triomphale désignation de M. Ulysse Roux comme conseiller général- ou dénigrent bassement les siens, en prennent pour leur grade » (14).

Ulysse Roux se présente de nouveau aux élections sénatoriales: le 9 janvier 1921. Dans la Drôme, il y a 13 candidats pour 3 sièges, Ulysse Roux se retrouve en quatrième position et se désiste (15). Sa carrière politique piétine, ce second échec n'aurait pu être qu'un incident comme en connaissent de nombreux hommes politiques : qui aurait pu imaginer, que cet échec annonçait non seulement le terme d'une carrière politique mais la fin d'un « Homme » ?

Dès le samedi 15 janvier, le journal de Montélimar sonne l'hallali contre le vaincu sous la forme d'une parodie, intitulée Le retour d'Ulysse que se dévoilent les adversaires d'Ulysse Roux et les « Novorikos », les « nouveaux riches » qui ont contribué « à repousser les barbares [...] en faisant des cuirs » . Des allusions sordides sur les détournements de cuirs filtrent: « plut à Zeus que tous les cuirs qui émaillent le langage des Novorikos eussent revêtu les pieds de nos braves soldats » . Les accusations de corruptions déjà dénoncées par Ulysse Roux en 1919 sont plus directes: « Le grand Ulysse a succombé [...], il a eu une extinction de voix. En vain a-t-il répandu des flots de drachmes. Le grand Ulysse est mort, on va le porter en terre dans un char mortuaire traîné par le veau d'or. ». Parodie où la déesse de la Fortune ressuscite le Romanais : « tant qu'il y a de la galette, rien n'est perdu ». Elle touche avec un billet de 1000 F le rebord de l'urne, Ulysse bondissant: « quand on se croit battu, on sort son portefeuille et l'on fait son devoir. (...) vous me coûtez assez cher. En place pour les réjouissances. Cris de joie, gambades générales, Champagne ».

Le lendemain de la publication de cette parodie, dimanche 16 janvier, dans un article consacré au Centre de Tannage de Romans, Lyon Républicain accuse Ulysse Roux et d'autres d'avoir profité des années de guerre pour s'enrichir aux dépens de l'intendance militaire. C'est le début de ce qui est présenté comme un scandale financier: « l'affaire du centre de tannage ». Le 27 février, le conseiller général Ulysse Roux est arrêté puis incarcéré trois jours. Le 8 mars, les premiers ouvriers de chez Ulysse Roux se retrouvent au chômage (28) Le 2 novembre 1921, les Manufactures Françaises Réunies sont déclarées en faillite et ferment leurs portes en juillet 1922 (26). Entre temps, Ulysse Roux s'éloigne de Romans et se fait domicilier, 62 boulevard Magenta, à Paris, qui est aussi le siège de MFR (24)

Pour « l'affaire du centre de tannage » et le destin d'Ulysse Roux, nous invitons les lecteurs à consulter l'article
de Rambert George, « une affaire oubliée, l'affaire du centre de tannage », in Revue Drômoise, na 423, 1982.
Sans absoudre Ulysse Roux et les tanneurs de Romans, et d'autres, d'avoir fait prospérer leur entreprise pendant la guerre, l'éclatement de ce scandale alors qu'Ulysse Roux entame une carrière politique ne peut être
une coïncidence. A Romans et dans la région, ses adversaires politiques, ses concurrents peuvent lui reprocher sa fulgurante ascension politique et économique en cinq années de guerre, l'origine allemande de sa femme ne lui attire pas que des sympathies. La dénonciation venant d'un journal de Lyon, ne faut-il pas y voir une attaque contre Édouard Herriot, à travers l'un de ses protégés ? Ulysse Roux envisageait au même moment une prise de participation conséquente dans les tanneries de Strasbourg. Cette acquisition aurait donné naissance à l'un des plus grands groupes européens. Ulysse Roux est innocenté en 1925 mais il est mis en cause dans autre affaire, celle de dissimulation de bénéfices de guerre. Il se réfugie en Rhénanie dans famille de sa femme et ne rentre en France qu'en 1931. Son beau-frère Rambert George est contraint de rembourser des sommes considérables jusqu'en 1938.


B - L'arrêt du projet de cité-ouvrière

L'une des conséquences immédiates de l'article du Lyon Républicain et de l'incarcération de l'Ulysse Roux en février 1921, est l'arrêt du projet de cité-ouvrière annoncé le 14 mars, à l'assemblée générale de la « société anonyme de crédit immobilier des établissements Ulysse Roux » : Le président (U. Roux) fait connaître que la société coopérative d'HBM n'ayant pu encore être constituée, il n'a été procédé jusqu'à ce jour à aucune opération financière quelconque et par suite de la crise et des événements actuels, il met aux voix la résolution suivante portée à l'ordre du jour: l'assemblée générale décide de surseoir à toutes les opérations qui avaient eu pour objet la formation de la société étant entendu que les dites opérations seraient reprises dès que les circonstances le permettraient » (16). La société Ulysse Roux avait cependant pu commencer la construction de 5 maisons qui est interrompu (17) : « La surface totale est de 37000 m2 environ; le lotissement est fait; 30 jardins sont clos; les canalisations d'eau sont posées sur toute la longueur, et quelques branchements secondaires existent pour desservir les immeubles achevés ou dont la construction est suspendue » (18).

Le projet et la réalisation de cité-ouvrière à Romans auraient pu s'achever avec la disparition d'Ulysse Roux or la municipalité socialiste de Jules Nadi confrontée aux problèmes de logement réfléchissait en cette année 1920 au moyen d'apporter des solutions. En octobre 1920, le conseil municipal décide l'utilisation et l'aménagement en « cités-ouvrières » de divers immeubles appartenant à la ville (caserne de la Presle, immeuble Ducros sur le quai Chopin) et la création d'un Office Public d'Habitation à Bon Marché, officialisé par décret du 28 juillet 1921. Le 19 janvier 1922, le maire écrit au préfet: « Nous étudions aussi la possibilité de reprendre et de continuer la réalisation d'un projet déjà amorcé pour un groupe de 60 maisons

individuelles sur terrain quartier de la Martinette » (19). « Cette reprise d'une oeuvre que les fondateurs ont dû abandonner par suite d'opérations commerciales malheureuses, serait au plus haut point intéressante pour l'office, en lui permettant une réalisation immédiate du programme de logements individuels et jardins » (18).

Mais en juillet 1923, la nomination de Marcel Fournier, architecte-urbaniste de Paris, déjà chargé du plan d'extension et d'embellissement de la ville se voit confié la mission d'établir le plan d'une cité-jardins mais Fournier considère que les terrains Ulysse Roux sont « insuffisants ». Jules Nadi et l'OPHBM choisissent en quelques mois d'acquérir de nouveaux terrains, quartier de la Pomaresse (20). Le projet sur le terrain Ulysse Roux est suspendu d'autant que la liquidation des biens de la tannerie Ulysse Roux traîne. Cependant, le 19 juin 1924, le conseil d'administration de l'OPHBM prend acte de la nouvelle affectation d'une subvention d'état de la deuxième tranche de 300 000 francs [dont] 170 000 francs pour l'acquisition éventuelle du terrain Ulysse Roux en spécifiant que: « cette dernière somme ne pourrait être lassée à disposition de l'Office que pendant une période de 6 mois. Au cas où le prix d'adjudication des terrains U. Roux dépasserait la somme de 170 000 francs », le conseil décide d'abandonner la poursuite de cette acquisition qui dans ce cas deviendrait trop onéreuse pour l'Office (21). Et ce n'est qu'en janvier 1929, qu'un jugement du Tribunal Civil de Valence accorde à l'OPHBM, le terrain de la Grande Martinette, d'une superficie de 37 200 m2 , « dépendant de la liquidation de la société U. Roux et Cie, pour le prix principal 80100 francs, déposé à la caisse des Dépôts et consignations le 28 février 1931 » .

Cependant le contexte a changé, l'OPHBM donne toutes ses priorités pour le logement social à la Cité Jules Nadi, il choisit d'utiliser le terrain Ulysse Roux à d'autres fins: « cette acquisition a été faite en partie dans le but de mettre à la disposition des bénéficiaires de la Loi Loucheur des lots de terrain destinés à être vendus à des acquéreurs qui pendront l'engagement d'y construire dans un délai de deux ans leur maison d'habitation, partie pour construire par l'office des maisons destinées principalement à être vendues à des chefs de familles nombreuses. Le terrain à lotir est exclusivement destiné à l'habitation et aux jardins d'agrément » (22). Le 2 octobre 1930, commence la vente des lots du terrain de la Martinet te (23) : elle se poursuivra eu cours de la décennie qui suit.

Au terme de cette histoire, il apparaît que le projet d'Ulysse Roux différait de celui du socialiste Jules Nadi qui reposait sur la location, le sien visait l'accession finale à la propriété. A Romans, ces deux conceptions n'ont pas été rivales, elles se sont fondues dans une filiation qui, certes n'aboutit pas, car l'OPHBM édifiera sa cité-jardin dans le quartier de la Pomaresse, mais montre la place de précurseur qu'a joué Ulysse Roux, dans la réalisation d'un habitat social sous forme de cité-jardins ou de cité-ouvrière.


Conclusion

Sans son destin tragique, Ulysse Roux aurait pu devenir un des Romanais les plus influents du XXè siècle. Il fut, à Romans, un de ces hommes avides de modernité technique et commerciale, au même titre que la famille Premier ou Joseph Fénestrier. Ces derniers n'ambitionnèrent pas une carrière politique, Ulysse Roux fit un autre choix. Ce grand capitaine d'industrie a sûrement commis des erreurs, fait preuve de faiblesse dans la gestion de son entreprise, de naïveté dans sa carrière politique. Son idéal de radical-socialiste était cependant sincère, matérialisé dans l'édification d'une cité-ouvrière, il fut en cela un précurseur en matière sociale, bel héritage qui rend ce personnage ambitieux néanmoins attachant.

Almanach du Bonhomme Jaquemart 1910.

~2) 1 franc de 1905 équivaut environ à 3. 14 .

(3) Archives communales de Romans. 1 G 21.

(4) Rapport du commissaire désigné pour l. appréciation des apports en nature et des avantages particuliers, 22 juillet 191 0. (5) 

Almanach du Bonhomme Jacquemart 1911.

Les Parlementaires de la Drôme. institut Marius Moutet.

Archives communales de Romans, 119.

Almanach du Bonhomme Jacquemart 1914.

Bonhomme Jacquemart du 16 janvier 1909. En mai 1911. une pétition est adressée au maire par (( les propriétaires riverains de la rue Lamartine et de I Ïmpas.se située entre les maisons de la Cais.se d 'Epargne et la propriété Geoffrey » (Archives communales de Romans. I 0 53). L'impasse est l.actuelle rue Loire. Les maisons de la Caisse
d'Epargne existent toujours. en 2006.

Bonhomme Jacquemart du 4 septembre 1912.

L Impartial. 1919

Bonhomme Jacquemart du 24 juillet 1919.

Archives commnunales de Romans, 4 Q 6-7, I G 32.

Bonhomme Jacquemart du 18 décembre 1919.

L'Impartial, janvier 1921.

Société anonyme de crédit immobilier des établissements U. Roux. AG du 14 mars 1921 au siège social 62 rue Magenta. à Paris.

Archives communales de Romans, conseil d'administration de l'Office public HEM du lO octobre 1922. 77 W l.

Archives communales de Romans, conseil d'administration de l'Office public HEM du 23 mars 1923. 77 W l.

Archives communales de Romans, conseil d'administration de l'Office public HEM du lO octobre 1922.77 W l.

Archives communales de Romans, conseils d'administration de l'Office public HEM. 4 Q 4.

Archives communales de Romans, conseil d'administration de l'Office public HEM du 19 juin 1924.77 W l.

Archives communales de Romans, conseil d'administration de l'Office public HEM du 25 février 1929.77 W 1.

Archives communales de Romans. 1 W 1

Archives communales de Romans, 90 S 6

Archives communales de Romans. 1 FLR 1028

Arclives communales de Romans, 5 Q 16

Profession de foi pour l'élection sénatoriale du II janvier 1920. colI. Part.

Archives communales de Romans. 7 F 70


(en annexe) Pour mieux connaître et comprendre les choix politiques, économiques et sociaux d'Ulysse Roux, il est utile de présenter les deux organisations auxquelles il adhéra, le (( Comité Républicain du (ommerce. de l'industrie et de I'Agriculture » et « le Cercle Républicain », et leur président, Alfred Mascuraud ( 1848-1926). Ce dernier était au début du XXè siècle, sénateur radical-socialiste de la Seine, membre du groupe de la « Gfauche Démocratique Radicale et Radicale-Socialiste ». En 1908, parmi ses 156 membres, se trouvaient Georges Clémenceau et deux sénateurs de la Drôme, Maurice Faure, sénateur de 1902 à 1919 et Marie-Charles-Baptiste Chabert, élu en 1908 et reconduit en 1912 :ils sont rejoints entre 1912 et 1916 par Édouard Herriot (1872-1957), sénateur du Hhône. Georges Mandel (1885-1944) est, en 1917, chef de cabinet de Clémenceau : par délégation officieuse, il règne en maître sur la politique intérieure. Elu député clémenciste en 1919, il contrôle le Parlement pour le compte du « Tigre » .

Le « Parti républicain radical et radical socialiste » est né en 1901, il est appelé « radical valoisien » installé au 9 rue de Valois, non loin du 1 place de Valois dans l'inmheuble du Comité Mascuraud. En effet, en 1898. le sénateur Mascuraud eut l'idée de réunir les commerçants et les industriels (puis à partir de 1906 les agriculteurs) en une association qui devait développer la solidarité entre toutes les catégories de producteurs, de commerçants et de consommateurs, exposer leurs desiderata sur tous les projets de loi les concernant, et défendre leurs intérêts communs auprès des pouvoirs publics. C'est ainsi que fut fondé, en 1899, à Paris, le « Comité Républicain du Commerce, de l'industrie et de I'Agriculture )) (CRCIA) COnnhU SOUS le nom de « Comité Mascuraud ». Sous son impulsion, ce comité prit une importance considérable et s'intéressa non seulement à la politique intérieure, mais encore aux relations de la France avec les nations voisines. Le Président du Conseil, Waldeck Rousseau, et son Ministre du Commerce, Alexandre Millerand, portèrent le plus vif intérêt aux efforts d'Alfred Mascuraud, qu'ils secondèrent de toutes leurs autorités. Car le caractère du CRCIA était d'être à la fois une association économique et une association politique. Une association économique car le comité suivait régulièrement et provoquait parfois l'évolution de la législation de tout ce qui peut concerner la production et les échanges. Il étudiait pour porter sur le plan national, les problèmes des diverses branches de notre économie. Il a créé des commissions fonctionnant à son siège, et fournissant d'utiles suggestions à ses membres, aux groupements professionnels, aux administrations, aux pouvoirs publics. Il donnait au Gouvernement de la République, les avis et les renseignements qu'il jugeait utile sur les questions commerciales, industrielles, agricoles et artisanales. Il présentait ses vues, et taisait connaître son sentiment sur les changements projetés dans la législation commerciale, fiscale, industrielle, agricole et artisanale. Une association politique. éloigné de tout sectarisme et de toute utopie en même temps que de tout égoïsme social, fermement attaché aux principes de la démocratie et à la déclaration des droits de l'Homme- le CRCIA soutenait les principes d'une politique hardiment novatrice, démocratique et humaine. Le CRCIA constitua 200 sections dans toute la France, dans les colonies et même à l'Etranger, et comptait déjà 18.000 adhérents en 1908.

En 1907, le sénateur Mascuraud mit aussi en oeuvre un autre projet de Waldek-Rousseau . fonder un Cercle pour défendre les institutions républicaines, les libertés publiques et le respect de la diversité des opinions dans un pays démocratique. Le l et mai de la même année, le « Cercle Républicain » s'installait dans ses locaux du 5 avenue de l'Opéra.

Sauvegarde du Patrimoine!
Romanais -Péageoi.s

Association Loi 1901

1, rue des Clercs M. Jean-Pierre ROUX 

8 rue de la Gloriette

26100 Romans « La Guilhomière »
26100 Roman





Bonjour,


Je viens de terminer un article sur Ulysse Roux susceptible d'être proposé à la « Revue Drômoise » . Qu'en pensez-vous ? Vous pouvez apporter toutes les corrections nécessaires et ajouter d'autres informations. Un encart décrivant l'affiche publicitaire de 1910 pourrait être ajouté. Nous verrons les illustrations par la suite.


Bonne fin d'année. A bientôt.


23 déc 2005

Laurent Jacquot

ROUX Ulysse :Article Études Dromoises 23 Déc 2005


ROUX Ulysse :Article Études Dromoises 23 Déc 2005